Comix Club #2 - Editions GroingeDans un article intitulé La situation est désespérée pour certains mais grave pour tout le monde et publié dans le deuxième numéro du Comix-Club des Editions GroingeJean-Paul Jennequin s'interroge sur la santé des éditeurs indépendants.

Remarquant que la stabilité - voire la baisse - du nombre d'albums publiés par ces éditeurs équivaut à une diminution dans un contexte de marché en expansion, il en attribue la cause aux "maisons d'édition à vocation commerciale" et à la concurrence directe que ces dernières font aux éditeurs indépendants en lançant des collections telles que Tohu-Bohu (Les Humanoïdes Associés), Encrage (Delcourt) et Ecritures (Casterman). Il compare notamment ces collections à des "coups bas" que font les grandes maisons d'édition aux éditeurs indépendants.

D'après lui, tout le monde semble pourtant s'y retrouver : les éditeurs traditionnels qui y gagnent un prestige facile, les auteurs qui y voient le nombre d'exemplaires imprimés augmenter et les lecteurs qui paient moins cher ces albums car ces collections sont généralement moins chères que leurs équivalents indépendantes. Tout le monde, sauf les éditeurs indépendants dont "95% n'arrive plus à rembourser [leurs] tirages et qu'il n'y a chez certains éditeurs plus aucune nouveauté rentable et que les autres ne survivent que grâce à une poignée d'auteurs phares" d'après Jean-Paul Jennequin qui "tire la sonnette d'alarme" et qui craint un retour aux "années 80, quand un seul éditeur servait d'alibi intellectuel à toute une profession uniquement préoccupée de gros sous".

Tout d'abord, force est de reconnaître l'intérêt de ce type d'article et du Comix-Club de manière générale dont je recommende d'ailleurs vivement la lecture. Jean-Paul Jennequin a en effet tout à fait raison de soulever le problème de l'état de santé des éditeurs indépendants et son analyse me semble pertinente sur plusieurs points. Ce qui m'ennuie en revanche, c'est qu'il fait porter l'entière responsabilité du mauvais état de santé des éditeurs indépendants sur les éditeurs traditionnels et qu'il n'indique pas de pistes pour qu'ils aillent mieux. C'est un sujet complexe et je ne suis pas éditeur mais je vais essayer d'apporter quelques éléments de réflexion.

Louis Riel, l'insurgé - Chester Brown - CastermanIl me semble tout d'abord important de se réjouir qu'un nombre grandissant de lecteurs soient attirés et achètent des albums de qualité qui n'auraient pas eu hier droit de cité dans les rayonnages. Pour avoir moi-même souvent fustigé les goûts fades (pour ne pas dire pire) du grand public, je suis content que constater que des albums comme Jimmy CorriganBlankets, Louis Riel ou Quartier Lointain - pour ne citer qu'eux - connaissent le succès. Certes, on aurait préféré que ces albums soient publiés par des éditeurs indépendants mais après tout, qu'importe, du moment que ces albums soient lus. Doit-on les boycotter parce que l'éditeur qui les publie n'est pas celui pour lequel notre coeur de militant bat ?

Louis Riel - Chester Brown - Drawn & QuarterlyCe qu'on peut en revanche reprocher - comme le fait Yvan Alagbé (co-fondateur des éditions Amok) dans le premier numéro de Grenade - c'est la mauvaise qualité de certains de ces albums comme par exemple la fadasse version de Louis Riel publiée par Casterman qui n'a plus rien à voir avec l'oeuvre originale publiée par Drawn & Quarterly. Mais ce n'est pas toujours vrai, il n'y a qu'à voir le travail de titan réalisé par Delcourt pour adapter Jimmy Corrigan de Chris Ware ou la version française d'A l'Ombre des tours mortes d'Art Spiegelman chez Casterman en tout point identique à l'édition originale. Et que dire de Blankets qui semble avoir été refusé par L'Association et peut-être d'autres maisons malgré le grand engouement de son auteur Craig Thompson pour les éditeurs indépendants européens ?

Ensuite, il me semble difficile de reprocher aux éditeurs traditionnels de lancer leurs propres collections de romans graphiques (je n'aime pas forcèment ce terme mais il a le mérite d'être compréhensible). Comme le souligne Jean-Paul Jennequin, ces éditeurs ont une vocation commerciale et il me semble donc prévisible que, s'ils voient une tranche de marché se développer, ils tenteront d'en prendre une part. Il peut paraître injuste - et ça l'est probablement - qu'ils récoltent les fruits de 10 ans de travail acharné des éditeurs indépendants mais souhaiter qu'ils délaissent ce marché me semble naïf et candide.

On peut ensuite se demander si la multiplication du nombre de structures éditoriales indépendantes a suivi l'évolution du marché et si finalement il est effectivement possible pour un si grand nombre d'éditeurs de survivre (Atrabile, Bülb, Charrette, Cornelius, Drozophile, An 2, Ego comme X, FLBLB, Groinge, L'Ampoule, L'employé du moi, La boîte d'aluminium, La comédie illustrée, la Pastèque, Le Potager Moderne, Le Seuil, Les 400 coups, Les Requins Marteaux, Les Rêveurs, Les Taupes de l'Espace, Mécanique Générale, MPF Editions, Onabok, PLG, Rackham, Six pieds sous terre, Vertige Graphic pour d'en citer que quelques uns) Pourquoi ne pas se regrouper comme Fréon et Amok l'ont fait en constituant Frémok ou au moins partager les frais de structures : partager les attachés de presse, les frais de communication, les bulletins d'information, les catalogues, voire même de la publicité, etc. L'union ne fait-elle pas la force ? Je salue donc au passage la récente initiative du mouvement Littératures Pirates qui semble vouloir fédérer des éditeurs indépendants (de littérature et de bande dessinée).

Enfin, il me semble intéressant de s'interroger sur la place et sur le rôle des éditeurs indépendants en 2004. Pendant les 10 dernières années, ils ont publié avec courage des albums qui avaient peu de perspective de vente. Un nombre grandissant de ces albums (publiés chez les indépendants ou les éditeurs traditionnels) parviennent désormais à toucher un public qui dépasse le premier cercle des lecteurs initiés. Ce qui hier aurait été cantonné dans un rayon spécialisé (un album souple en noir et blanc qui fait plus de 46 pages ? vous n'y pensez pas !) se retrouve aujourd'hui souvent chroniqué dans les média grand public et trouve une bonne place sur la table des nouveautés des librairies. Ce qui me semble expliquer la concurrence des éditeurs traditionnels sur le secteur des romans graphiques, c'est que ce qui était avant-gardiste hier le semble moins aujourd'hui, non pas que les albums se soient nécessairement afadis mais plutôt que les lecteurs ont été éduqués à ce type de lecture.

Nicolas RobelDans ce contexte, on peut se poser la question du rôle des éditeurs indépendants. Doivent-ils continuer de publier des albums qui pourraient désormais être publiés par des éditeurs traditionnels ? C'est une solution qui ne semble économiquement pas viables car la concurrence ne joue pas en leur faveur (promotion, distribution, prix, etc.). Pour moi, le principal rôle d'un éditeur indépendant est d'éduquer continuellement le public en publiant des oeuvres avant-gardistes qui ne peuvent pas être publiées ailleurs. C'est une activité sans fin car ce qui est avant-gardiste aujourd'hui sera grand public demain. Delcourt publie Charles Burns ? Que les éditeurs indépendants continuent de publier Debbie Drechsler et Nicolas Robel ! Casterman publie Craig Thompson ? Publions Matt Maden et Kevin Huizenga ! Les Humanos publient Dupuy et Berberian ? Publions Jimmy Beaulieu et Jeffrey Brown !

Certes c'est une tâche difficile mais elle s'est avéré possible ces dix dernières années. Pourquoi en serait-il différent aujourd'hui ? Courage, la situation est peut-être grave pour tout le monde mais désespérée pour personne.